La démarche INTERPOL : Une réflexion transcendant
les frontières et une action transfrontalière au travers des services
de police des pays membres
Discours prononcé à l'Université de Tufts le 1er mars
2003,
sous l'égide de l'Education for Public Inquiry and International Citizenship
Version pour impression
M. Ronald K. Noble,
Secrétaire Général de l'O.I.P.C.-INTERPOL
Langue originale : anglais
Diffusion : anglais, arabe, espagnol, français
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Dans le présent discours, le Secrétaire
Général d'INTERPOL examine un problème complexe,
celui de déterminer s'il est possible de lutter efficacement contre
la criminalité transnationale sans sacrifier ou ébranler
la souveraineté nationale. De même, il invite les services
de police du monde entier à renforcer leur capacité à
faire face à des attentats terroristes en cas de guerre en Irak.
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Bonjour,
En premier lieu, j'aimerais remercier de sa présence le Professeur Lois
Grossman, de l'Université de Tufts, qui a pris le temps, il y a plus
de 25 ans de cela, de veiller à ce que le jeune Ron Noble d'alors puisse
bénéficier de la meilleure éducation possible. Lois, merci
d'avoir pris le temps d'aider et de guider quelqu'un qui n'avait rien à
vous offrir en échange, si ce n'est un grand merci et une reconnaissance
éternelle.
En second lieu, j'aimerais aussi remercier de sa présence le Professeur
Philip Heymann, de la Faculté de Droit de Harvard, qui a exercé,
il y a 10 ans, la fonction de Deputy Attorney General au sein du Département
de la Justice des Etats-Unis et qui a dirigé l'enquête menée
par celui-ci pour comprendre ce qui s'est passé à Waco alors que
je dirigeais moi-même l'enquête du Département du Trésor
en tant queUnder Secretary for Enforcement. La journée d'hier marque
le 10ème anniversaire du raid manqué mené par le Bureau
des Alcools, du Tabac et des Armes à feu dans la ferme de David Koresh,
qui abritait les adeptes du culte davidien. Phil a démontré ses
qualités de meneur d'hommes et fait preuve d'une grande intégrité
lorsqu'il travaillait au Département de la Justice.
Permettez-moi maintenant d'accepter le Dr. Mayer Global Citizenship Award au
nom de tous les hommes et les femmes du Secrétariat général
d'INTERPOL, qui travaillent avec persévérance et honnêteté.
[Remarques formelles]
C'est un honneur pour moi de pouvoir vous faire part de quelques-unes de mes
réflexions sur la criminalité organisée transnationale
et la souveraineté nationale, en particulier dans ce cadre prestigieux
qu'est l'Université de Tufts. Les institutions universitaires offrent
sans conteste un environnement intellectuel des plus stimulants pour éprouver
et échanger des idées.
Le problème qui nous intéresse aujourd'hui dans le cadre de notre
réunion-débat, consiste à déterminer si les pays
peuvent lutter efficacement contre la criminalité transnationale sans
sacrifier ou ébranler leur souveraineté nationale. Il n'est pas
facile de traiter un tel sujet en 15 minutes, mais j'espère que mes remarques
susciteront votre intérêt et qu'elles donneront lieu à des
débats animés.
A ma décharge, permettez-moi d'abord de souligner qu'INTERPOL est l'institution
internationale la plus démocratique au monde. Nous comptons 181
pays membres, et nous fonctionnons suivant le principe " un pays, une
voix ". Il n'y a pas de Conseil de Sécurité. Eu égard
à la nature de la structure de l'Organisation et étant donné
que je n'ai pas demandé à l'organisation dans son ensemble de
faire sien le contenu de mon exposé, je tiens à préciser
que celui-ci doit être considéré comme une réflexion
personnelle du Secrétaire Général et ne reflète
pas nécessairement l'opinion des 181 pays membres d'INTERPOL.
Il convient de poser certains postulats quant à l'impact que peut avoir
la criminalité organisée transnationale sur la souveraineté
des pays.
Aux fins de mon exposé, on peut définir la souveraineté
d'un pays comme étant la qualité ou le pouvoir de celui-ci d'être
indépendant et responsable de la condition de vie de ses citoyens. Toutefois,
au moins trois éléments doivent être réunis pour
qu'une nation soit souveraine : 1) un territoire (avec des frontières),
2) une population de citoyens à qui la nationalité du pays a été
accordée et 3) un pouvoir effectif qui lui incombe en droit, exercé
sur les citoyens, leur activité et l'activité des autres personnes
présentes à l'intérieur des frontières du pays.
Le deuxième postulat concerne les organisations criminelles (et notamment
les groupes terroristes) qui, très souvent, violent la souveraineté
des Etats en se livrant à leurs activités illicites : meurtre,
extorsion, trafic de drogues, fraude ou encore trafic et exploitation d'êtres
humains.
Sur la base de ces postulats, je voudrais maintenant soulever un point important.
Lutter contre la criminalité organisée transnationale dans le
respect de la souveraineté des pays s'avère extrêmement
complexe et revêt de nombreux aspects, comme l'illustrent les exemples
que je vais vous citer :
Premièrement, en se livrant à leurs activités, les organisations
criminelles transnationales visent en permanence à maximiser leurs gains
financiers tout en minimisant les risques d'intervention de la police qui pourraient
mettre en péril leurs biens, leurs membres et elles-mêmes. Les
méthodes qu'elles utilisent pour ce faire consistent à se déplacer
de pays en pays, à employer la menace et la force, à corrompre
des fonctionnaires et la police et à exploiter à leur avantage
les difficultés que rencontrent les pays lorsqu'il s'agit de partager
l'information et de coopérer, difficultés aggravées par
le manque d'harmonisation entre les différentes législations nationales.
Deuxièmement, les organisations criminelles transnationales savent pertinemment
que les Etats faibles, les régions reculées au sein d'Etats stables
et les zones sortant d'un conflit constituent l'environnement le plus propice
à leurs activités. Dans de telles circonstances, les services
chargés de l'application de la loi se retrouvent souvent dans une position
de faiblesse par rapport à ces groupes organisés, en termes de
ressources financières, de connaissances techniques, de corruption et
de liberté d'action sans entraves bureaucratiques. Les obstacles pratiques
et juridiques à la collecte et au partage d'informations de police vitales
deviennent des obstacles importants à la lutte contre la criminalité
organisée transnationale. Les zones sortant de conflits, comme l'Afghanistan,
le Kosovo et la Bosnie, sont particulièrement vulnérables.
Troisièmement, les liens croissants entre le terrorisme et la criminalité
organisée ne font qu'aggraver cette situation. Les organisations criminelles
fournissent, dans une certaine mesure, des services illicites aux terroristes,
en leur procurant par exemple des faux passeports, permettant ainsi aux terroristes
de circuler en toute impunité dans le monde entier. Le fait de remettre
de fausses pièces d'identité à un membre d'une organisation
criminelle ou à un terroriste ne fait que décupler la menace que
celui-ci fait peser sur la souveraineté et la sécurité
de tous les Etats. Par ailleurs, les filières d'immigration clandestines
prêtent également assistance aux terroristes.
Compte tenu de ces postulats et de ces observations préliminaires, j'aimerais
maintenant attirer votre attention sur un autre aspect de la relation entre
souveraineté et criminalité organisée.
Si l'on considère la nature et la portée de la menace que représente
la criminalité organisée transnationale, il convient de se demander
s'il est possible d'envisager des réponses qui seraient sans incidence
sur la souveraineté. Autrement dit, est-il possible de lutter contre
la criminalité organisée transnationale sans sacrifier certains
aspects de la souveraineté, sur le plan procédural et substantiel
?
Pour pouvoir répondre à cette question, il importe de garder
à l'esprit que les gouvernements utilisent principalement deux moyens
pour se protéger contre les menaces extérieures à leur
souveraineté : la diplomatie et le recours, ou la menace d'un recours,
à la force militaire. Néanmoins, ces méthodes ne sont applicables
que si l'adversaire est également un pays, avec des cibles vulnérables
aux attaques militaires, ou si le groupe est abrité et protégé
par un pays, comme ce fut le cas d'Al-Qaida et des Talibans.
Toutefois, la voie diplomatique et/ou l'action militaire ne peuvent être
efficaces si elles sont employées seules, car elles ne suffisent pas
à se protéger contre ou à contrecarrer les attaques d'opposants
insaisissables comme le sont les réseaux terroristes et les réseaux
de criminalité organisée transnationale qui opèrent sans
bases fixes, sans aucune contrainte de frontière, sans nationalité
et hors de tout cadre juridique contraignant. L'ensemble de ces facteurs concourt
à placer ces types d'organisations criminelles transnationales hors de
la portée des autorités diplomatiques et militaires d'un pays
donné, mais également hors de la portée de tout service
chargé de l'application de la loi de tout pays quel qu'il soit.
Voici donc les fondements sur lesquels s'appuie mon exposé : nul pays
ne peut lutter efficacement contre la criminalité organisée transnationale
à l'intérieur ou hors de ses frontières de manière
isolée. En conséquence, il me semble nécessaire que les
pays renoncent à une partie de leur souveraineté, procédurale
ou substantielle, afin de ne pas saper les fondements mêmes du concept
de souveraineté. La raison d'être ultime de la souveraineté
est de garantir à tout pays la liberté de prendre les mesures
qui lui semblent appropriées, sans mettre en péril son existence
même et sans faire courir de risques à ses citoyens et à
leurs intérêts. Rien de cela ne peut être accompli par un
pays agissant seul.
Les débats sur les questions de souveraineté dans la lutte contre
la criminalité organisée transnationale revêtent pour INTERPOL
un intérêt fondamental. Les services de police de nos pays membres
y sont confrontés au quotidien, avec des conséquences considérables
puisqu'il en va de la vie ou de la mort des citoyens, de leur liberté
individuelle, ainsi que des fondements mêmes d'un Etat de droit.
Le Secrétariat général d'INTERPOL et les services de police
des pays membres sont en première ligne en ce qui concerne la défense
de la sécurité et de la souveraineté de chaque pays.
Considérez les aspects suivants : INTERPOL compte 181 pays membres.
INTERPOL se consacre à la coopération policière à
l'échelon mondial. Seule une petite poignée de pays n'en sont
pas membres, comme la Corée du Nord, le Turkménistan, le Tadjikistan
et plusieurs îles du Pacifique Sud. La coopération policière
est possible même en l'absence de toute autre forme de coopération.
Dans l'intérêt de tous les pays à travers le monde, INTERPOL
doit être en mesure de coopérer et de fonctionner en tant qu'institution,
avec en son sein des pays qui savent que certains gouvernements d'autres pays
membres peuvent les haïr ou se défier d'eux ; même lorsque
ces pays envisagent d'entrer en guerre et même en l'absence de toute relation
diplomatique. Nous pouvons y parvenir, parce que la coopération INTERPOL
repose sur la décision librement consentie et indépendante de
chacun de nos pays membres de coopérer dans le cadre de chaque affaire
individuelle.
Si nous convenons que le meilleur moyen de garantir la sécurité
nationale d'un pays est de commencer par s'assurer qu'aucun criminel ou terroriste
transnational dangereux ne peut pénétrer sur son territoire, alors
un de nos objectifs prioritaires est d'unir nos efforts pour améliorer
les chances de détection, de détention et d'arrestation de ces
criminels, avant même qu'ils ne tentent de traverser les frontières
de ce pays.
Dans une perspective policière, la question fondamentale de la souveraineté
peut se poser dans les termes suivants : les conditions sont-elles réunies
pour garantir le caractère contraignant d'un mandat d'arrêt international
? Autrement dit, si un pays délivrait un mandat d'arrêt, tous les
autres pays du monde devraient-ils exécuter ce mandat ? Ou la probabilité
que tous les pays du monde soient prêts à exécuter les mandats
d'arrêt délivrés par les autres pays est tellement faible
que ce serait une perte de temps que de fixer un objectif aussi inaccessible.
Et quand bien même cet objectif pourrait être atteint, un système
aussi contraignant serait-il souhaitable ?
A mon sens, la démarche d'INTERPOL devrait viser à donner à
tous les pays du monde le plus d'informations possible sur les systèmes
juridiques et judiciaires des autres pays, de manière à ce que
chacun puisse individuellement choisir d'exécuter ou non un mandat d'arrêt
décerné par un autre pays. Il n'est pas nécessaire d'obliger
tous les pays à agir alors qu'en leur donnant les bonnes informations,
ils agiront de leur propre initiative.
Telle est, d'une manière générale, la philosophie d'INTERPOL.
Mais, pour vous aider à bien saisir ce point, je dois apporter des éclaircissements
sur ce que vous avez peut-être vu à la télévision
ou au cinéma concernant INTERPOL et lu dans des romans ou dans des essais,
et qui relève assurément de la fiction.
L'une des fonctions les plus importantes d'INTERPOL consiste à aider
les services de police des pays membres à échanger des informations
vitales en matière de criminalité au moyen du système de
communication d'INTERPOL. Pour l'échange d'informations de police sensibles,
INTERPOL dispose d'un système informatique perfectionné et d'un
réseau reliant les services de police de 181 pays membres. Nous n'avons
pas d'agents armés qui sillonnent le monde tel James Bond. Notre pouvoir
réside dans nos bases de données, dans les personnes qui les exploitent
et dans notre réseau de services de police. Dans les domaines de la criminalité
spécialisée, nous avons des projets conçus pour optimiser
ou démultiplier notre potentiel, afin de mieux cibler certaines formes
de criminalité de dimension mondiale, comme le terrorisme, le trafic
de drogues, la criminalité organisée, la pornographie enfantine
sur Internet, la criminalité financière, la cybercriminalité,
etc.
Nous disposons également d'un système
de notices internationales (rouges, bleues, jaunes, etc.). Je voudrais d'ailleurs
attirer votre attention sur le mot " notice ". Les Notices internationales
d'INTERPOL ont été conçues pour aider la communauté
policière internationale à échanger des informations sur
des malfaiteurs en fuite, des personnes disparues, des objets volés,
des personnes faisant l'objet d'une enquête et sur les modus operandi
utilisés par les criminels. Les différentes notices d'INTERPOL
sont divisées en catégories, identifiées par un code de
couleur.
Pour en revenir au thème de cet après-midi, je voudrais vous
parler plus particulièrement de nos Notices rouges, c'est-à-dire
les notices destinées à signaler aux services de police du monde
entier les personnes recherchées internationalement en vue de leur arrestation.
Ces notices sont souvent, à tort, considérées comme des
mandats d'arrêt internationaux. En réalité, les mandats
d'arrêt sont délivrés par les autorités judiciaires
et n'ont force exécutoire que dans le pays de délivrance. Une
Notice rouge d'INTERPOL constitue un moyen pour un pays d'aviser le monde, via
le réseau INTERPOL, qu'un malfaiteur est recherché au niveau international,
et que si un pays localise cet individu, le pays à l'origine de la notice
demandera son extradition. Le fondement juridique de la Notice rouge publiée
par INTERPOL est donc un mandat d'arrêt valable délivré
par les autorités judiciaires du pays demandeur et l'engagement de ce
pays à solliciter l'extradition de l'individu recherché en cas
d'arrestation ou de détention dans un autre pays.
La Notice rouge contient les éléments d'identification de l'individu
recherché tels que son signalement, sa photographie et ses empreintes
digitales si elles existent, etc., ainsi que des éléments juridiques
sur l'infraction pour laquelle son arrestation est demandée. Si le facteur
temps est essentiel, INTERPOL autorise également les pays membres à
émettre ce qui est appelé des " Diffusions ", qui ressemblent
à des courriers électroniques et qui contiennent toutes les informations
utiles à l'exception des photographies et des empreintes digitales.
En 2002, INTERPOL a publié environ 1 300 nouvelles Notices rouges et
environ 7 450 nouvelles Diffusions. A l'heure actuelle, INTERPOL a un total
de quelque 30 000 Notices rouges et Diffusions en circulation. Pour vous donner
un exemple de l'efficacité de ce système, il me suffit de vous
dire que, l'année dernière, 1 200 personnes ont été
arrêtées dans le monde grâce aux Notices et Diffusions d'INTERPOL.
La publication de Notices rouges est un service assuré par INTERPOL
depuis 1946 et universellement accepté en tant qu'instrument d'échange
international d'informations de police. Toutefois, tous les pays ne confèrent
pas la même valeur juridique à une notice. Par exemple, certains
pays reconnaissent aux Notices rouges la valeur d'une demande d'arrestation
provisoire, tandis que d'autres estiment qu'une Notice n'exige aucune action
de la part du gouvernement ou de la police.
Je vais vous donner un exemple pratique du fonctionnement du système
des Notices rouges et des Diffusions. Supposons que vous vouliez entrer légalement
dans un pays. Vous présentez votre passeport aux services de l'immigration
ou à la police des frontières. Le fonctionnaire vérifie
les informations du passeport en consultant les bases de données nationales
et internationales. Si tout est en règle, vous avez le droit d'entrer
dans le pays. Cette opération se répète des millions de
fois, tous les jours et dans le monde entier.
Maintenant, rendons l'exemple encore plus concret en prenant un pays (celui
d'où je vous parle, les Etats-Unis, et un pays avec lequel aucun accord
d'extradition n'a été signé, par exemple la Libye).
Imaginons maintenant que vous êtes un fonctionnaire américain
des services d'immigration. Une personne détenant un passeport saoudien,
avec ce qui semble être un visa en bonne et due forme, essaie d'entrer
aux Etats-Unis. Vous consultez vos bases de données et apprenez qu'INTERPOL
a publié une Notice rouge, sur la base d'un mandat d'arrêt délivré
par la Libye pour terrorisme. Vous informez alors cette personne de la situation
et elle vous répond soit " Il y a erreur sur la personne, ce mandat
ne me concerne pas " ou " Ce mandat a été délivré
par la Libye pour me punir de mes déclarations politiques ou de mes critiques
à l'encontre du régime libyen en place ".
Quelle devrait être, selon vous, la démarche à suivre,
vous qui appartenez à une société libre et démocratique
? Si vous prenez le concept de souveraineté dans son sens le plus strict,
vous vous dites que votre pays n'a pas à exécuter les mandats
d'arrêt délivrés par d'autres pays. Vous ne faites donc
rien et vous laissez la personne entrer dans votre pays. Si votre conception
de la souveraineté est moins restrictive, vous estimez que votre pays
n'a à exécuter les mandats d'arrêt que s'il a des relations
diplomatiques ou des accords d'extradition avec le pays concerné. A l'inverse,
vous pouvez également considérer les mandats d'arrêt de
certains pays comme équivalant aux mandats d'arrêt délivrés
par votre propre pays. C'est ce qu'ont fait les 15 membres de l'Union européenne
en dressant d'un commun accord une liste de 36 infractions pour lesquelles l'extradition
ne serait pas nécessaire. Enfin, vous pouvez juger chaque situation au
cas par cas.
L'approche adoptée par votre pays vous donnera des indications quant
à sa position par rapport à la notion de souveraineté.
Pour ce qui est de la criminalité organisée, une conception trop
conservatrice de la souveraineté procurerait aux membres d'organisations
criminelles et aux terroristes de nombreux refuges de par le monde. Ils pourraient
commettre leurs crimes dans un pays et s'enfuir ensuite dans les pays qui ne
sont pas disposés à les arrêter et à les expulser
vers le pays dans lequel l'infraction ou les infractions ont été
commises.
En revanche, le fait de donner un certain poids aux demandes internationales
d'arrestation publiées par INTERPOL, via son système de Notices
rouges, limiterait les possibilités des terroristes et des organisations
criminelles internationales, qui auraient alors moins d'endroits sûrs
où se cacher. En effet, ils perdraient instantanément l'accès
à nombre d'endroits où peuvent se réfugier les criminels
pour échapper à la loi et courraient le risque d'être placés
en détention par n'importe quel policier en poste aux frontières
sur la base d'une Notice rouge INTERPOL en cours de validité.
Cet exemple montre bien le compromis qui existe souvent entre souveraineté
et lutte contre la criminalité organisée transnationale ou le
terrorisme. Il me semble néanmoins que ces compromis sont nécessaires,
puisqu'ils garantissent la souveraineté et la sécurité
d'un pays et de tous les pays attachés à la primauté du
droit.
Je vais vous donner un exemple concret et réel, qui vous permettra de
mieux saisir les raisons de ma conviction profonde. Il va peut-être surprendre
une majorité d'entre vous.
Après le 11 septembre, l'attention du monde entier s'est centrée
sur Oussama Ben Laden, qui est incontestablement devenu la personne le plus
recherchée au monde. Les Etats-Unis, par l'intermédiaire de leur
Bureau central national INTERPOL de Washington, ont aussitôt demandé
la publication d'une Notice rouge à l'encontre de Ben Laden. Or, INTERPOL
avait déjà publié une Notice rouge internationale trois
ans auparavant. Et, fait encore plus surprenant, cette Notice rouge avait été
publiée à la demande de la Libye ! Elle était datée
du 17 août 1998.
Je vous pose donc la question suivante : que se serait-il passé si Oussama
Ben Laden était entré aux Etats-Unis avant que son nom ne devienne
si connu ? Le pays en question aurait-il négligé le fait qu'il
s'agissait de la Libye ? Avant d'arriver ici aujourd'hui, mon avion a fait escale
au Royaume-Uni, où un article de journal avait critiqué INTERPOL
parce qu'une Notice rouge était en circulation concernant une personne
faisant l'objet d'un mandat d'arrêt délivré par la Libye
pour terrorisme. La personne vivait ouvertement au Royaume-Uni car il n'existe
aucun accord d'extradition entre le Royaume-Uni et la Libye.
Je ne souhaite pas vous exposer tous les faits liés à cette affaire
et préfère au contraire me concentrer sur le principe. S'il n'existe
aucun traité d'extradition entre des pays et si ces pays n'accordent
pas d'importance particulière aux Notices rouges d'INTERPOL, alors les
terroristes et les barons de la criminalité organisée transnationale
peuvent opérer en toute liberté dans ces pays, même s'il
s'agit de dangereux terroristes encore inconnus, comme l'était Oussama
Ben Laden il y a de nombreuses années.
Je pense que les pays membres devraient traiter avec toute l'attention qu'elles
méritent toutes les Notices rouges publiées à l'encontre
d'une personne sur la base de mandats d'arrêt en cours de validité
pour des infractions dangereuses susceptibles de mettre en danger la vie et
la sécurité des personnes. Ainsi, les pays pourraient décider
eux-mêmes s'ils souhaitent ou non exécuter un mandat d'arrêt
délivré par un autre pays. Une telle démarche exigerait
qu'ils renoncent à une petite partie de leur souveraineté.
Je propose également qu'INTERPOL soit encouragé à renforcer
la coopération entre les services de police de tous ses pays membres.
INTERPOL ne devrait aucunement se laisser entraîner dans des conflits
d'ordre politique, militaire, religieux ou ethnique. Son Statut lui interdit
ce type d'intervention et on ne peut que s'en féliciter. Enfin, INTERPOL
devrait aider tous les pays à être prêts à partager
des informations de police en toute circonstance aux fins de l'application de
la loi.
Cela est particulièrement vrai eu égard à l'éventualité
d'une guerre en Irak et à ses implications possibles sur la sécurité
mondiale. A INTERPOL, notre but est de continuer à renforcer nos services
existants et de nous employer à développer notre rôle opérationnel
et préventif en traitant les menaces auxquelles devra faire face la communauté
internationale en cas de guerre. Et, dans ce contexte, avant de terminer mon
exposé, j'aimerais évoquer cette question très importante.
Nul ne peut ignorer l'impact que le terrorisme, dans ses formes nombreuses
et variées, a eu sur nos pays membres et sur les forces de police et
de sécurité dans le monde entier. Quoi qu'on ait pu penser avant
le 11 septembre 2001, le terrorisme est instantanément devenu notre priorité
mondiale numéro un ce jour-là.
Que l'on vive en Afrique, en Amérique, en Asie, en Europe ou au Moyen-Orient,
le nombre d'actes terroristes, images à l'appui, dont nous avons été
les témoins depuis les attentats du 11 septembre, ne serait-ce que l'année
dernière dans des endroits comme Bali, le Kenya, la Colombie et le Pakistan,
devrait nous faire prendre conscience que le terrorisme peut frapper n'importe
lequel de nos pays, de nos organisations ou de nos collègues, n'importe
quand et n'importe où dans le monde.
Lorsqu'INTERPOL pense à la criminalité, au terrorisme et à
la sécurité, il se préoccupe avant tout des personnes,
c'est-à-dire des populations des pays visés.
Tout au long de son histoire, dans sa lutte contre le terrorisme, INTERPOL
a appris qu'une coopération constante entre les polices du monde entier,
ainsi qu'entre la police et les citoyens, est essentielle avant, pendant et
après un attentat terroriste. Sans cette coopération, tout effort
visant à prévenir les actes de terrorisme, à enquêter
sur ces actes et à poursuivre leurs auteurs est voué à
l'échec. Et cette affirmation est vraie qu'il y ait ou non une guerre
quelque part dans le monde.
Comme je l'ai indiqué tout à l'heure, le Statut d'INTERPOL lui
interdisant toute intervention dans des affaires présentant un caractère
politique, militaire, ethnique ou religieux, nous ne prenons donc aucunement
position sur l'éventuel affrontement militaire entre l'Irak, certains
autres pays et les Nations unies. Mais c'est de la police, partout dans le monde,
que l'on attend qu'elle prévienne, ou du moins réduise, le risque
d'actes terroristes et qu'elle y réagisse rapidement. Aussi INTERPOL
et les services de police du monde entier doivent-ils se préparer à
faire face à toute éventuelle recrudescence des attentats terroristes
si une guerre éclate. INTERPOL ne peut tout simplement pas se permettre
d'ignorer un tel risque, et ne l'ignorera pas.
Voici certaines vues du Secrétariat général d'INTERPOL
sur les implications, pour la sécurité, d'une guerre en Irak :
- Oussama Ben Laden et Al-Qaida ont l'intention de se servir de l'éventuelle
guerre en Irak comme prétexte pour multiplier les attentats terroristes.
Le réseau Al-Qaida est probablement à son niveau opérationnel
maximal, avec des cellules prêtes à perpétrer des attentats
là où c'est possible.
- L'effet concret immédiat d'une guerre sur le niveau d'activité
terroriste dépendra en grande partie de la volonté des groupes
de frapper, en réponse directe à la guerre. Toutefois, les conséquences
pourraient se révéler désastreuses si Al-Qaida ou d'autres
groupes lui apportant un appui idéologique et tactique bénéficiaient
d'un soutien accru du fait de la guerre- c'est-à-dire de davantage
de recrues, de moyens financiers et de soutien sous d'autres formes.
- En général, les risques d'attentats terroristes visant les
infrastructures, dans les pays qui soutiennent la guerre, pourraient être
plus élevés.
- Les cibles humaines dans les pays ne prenant pas part au conflit, mais dans
lesquels vivent des citoyens de pays participant à la guerre, pourraient
elles aussi être soumises à des risques accrus d'attentats terroristes.
- Les efforts redoublés des services chargés de l'application
de la loi en matière de lutte contre le terrorisme pourrait amener
d'autres groupes criminels à croire qu'ils peuvent se livrer à
davantage d'activités illicites dans des domaines non liés au
terrorisme.
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles j'ai décidé
que soit doublé l'effectif disponible au Secrétariat général
pour assurer une permanence 24 heures sur 24. Il doit se tenir prêt à
utiliser notre réseau mondial de communication et notre vaste système
de documentation criminelle pour rechercher tout élément permettant
de déceler de nouvelles menaces.
Nos analystes et officiers de police passent déjà au crible toutes
les informations liées au terrorisme. C'est là notre priorité
numéro un, car nous voulons empêcher les terroristes de préparer
des attentats et de se déplacer en toute liberté dans le monde.
Mais, si une guerre éclate, nous tous à INTERPOL comme dans le
monde entier, devrons être plus vigilants et énergiques encore
dans notre action antiterroriste.
Les services de police des pays membres d'INTERPOL s'emploient déjà
énergiquement à faire face à la menace terroriste. Mais,
en cas de guerre, ces efforts doivent être intensifiés. La simple
prudence impose une prise de conscience accrue. Al-Qaida est l'organisation
criminelle et terroriste numéro un.
INTERPOL a d'ores et déjà mis en place l'infrastructure nécessaire
à la lutte contre Al-Qaida et d'autres groupes terroristes. Notre première
priorité - et notre plus grand succès au cours des 18 derniers
mois - a été la création du Centre de commandement et de
coordination du Secrétariat général, opérationnel
24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Pour les services de police nationaux et locaux,
l'idée d'un service assuré 24 heures sur 24 n'a certainement rien
de nouveau. Leurs effectifs ont été prévus en conséquence,
de même que le budget dont ils disposent ; le personnel est recruté
sachant qu'existe l'obligation d'assurer un service 24 heurs sur 24, tous les
jours.
Or, ce n'était pas le cas au Secrétariat général
avant le 11 septembre 2001. De fait, pour parler franchement, d'aucuns n'ont
pas hésité à remettre en cause notre capacité à
fournir un soutien opérationnel en temps réel et à l'échelle
mondiale. Pendant longtemps, nous avons été taxés d'organisation
de " cols blancs amidonnés ". Mais les choses ont évolué.
Ces 18 derniers mois, nous avons redéployé nos ressources afin
de démontrer comment nous pouvions apporter une aide précieuse
24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Nous en avons fait un service essentiel, qui
apporte une grande valeur ajoutée à la lutte contre le terrorisme.
INTERPOL a une vision privilégiée de l'activité criminelle
dans le monde, grâce à son système de documentation criminelle
(ICIS). En effet, par l'intermédiaire d'ICIS, nos 181 pays membres peuvent
demander des informations sur n'importe quel criminel ou terroriste, 24 heures
sur 24, et obtenir une réponse rapide. La force de notre système
d'information est double : outre sa couverture géographique sans précédent,
il contient aussi des informations sur les activités criminelles et sur
le terrorisme, permettant ainsi d'établir des liens entre le terrorisme
et d'autres activités criminelles.
Maintenant, avant de rejoindre les autres participants pour entamer les débats,
permettez-moi de revenir un moment sur le sujet initial de mon exposé,
à savoir la question de la souveraineté et la lutte contre la
criminalité transnationale.
En tant que communauté mondiale, nous sommes menacés par des
organisations criminelles transnationales, en particulier des groupes terroristes.
Cette menace existe à l'échelle nationale, avec certains groupes
terroristes, elle existe à l'échelle internationale avec d'autres
et elle existe à l'échelle mondiale avec des groupes comme Al-Qaida.
Les groupes terroristes organisés mettent en péril la souveraineté
et la sécurité nationales par leurs menaces de violence ou leur
recours effectif à la violence. Aussi étrange que cela puisse
paraître à première vue, les pays doivent choisir de renoncer
partiellement à leur souveraineté s'ils veulent assurer une meilleure
protection de leurs citoyens, de l'activité de leurs citoyens et des
objectifs mêmes de la souveraineté. Et chaque pays doit étudier
attentivement la question de la souveraineté afin de déterminer
la part qu'il est prêt à abandonner et les circonstances dans lesquelles
il va le faire. L'Union européenne a déjà pris cette décision
avec son Mandat d'arrêt européen, qui porte sur 36 infractions
pour ses 15 pays membres. D'autres pays traitent les Notices rouges d'INTERPOL
comme l'équivalent d'un mandat d'arrêt provisoire, selon le pays
ayant délivré le mandat d'arrêt. Malheureusement, nombreux
sont les pays qui ne considèrent pas les mandats d'arrêt décernés
par d'autres pays ou les notices publiées par INTERPOL comme base pouvant
déclencher une arrestation provisoire. Cette situation constitue assurément
un point faible dans la capacité du monde à lutter contre la grande
criminalité organisée transnationale et le terrorisme et, à
terme, est susceptible d'affaiblir la souveraineté et la sécurité
des pays du monde entier.
Je suis intimement convaincu qu'INTERPOL, par ses activités et ses services,
et notamment par son système de notices, constitue un outil qui accroît
la capacité de lutte des Etats, plutôt que de l'amoindrir. La possibilité
de partager des informations sur les criminels renforce la souveraineté
des pays car elle leur offre un moyen de lutter contre la criminalité
par delà leurs frontières. Les pays peuvent choisir librement
d'adopter cette approche. Ils peuvent se rassurer en se disant que d'autres
pays doivent faire face aux mêmes défis, et qu'ils agiront sur
la base des informations qu'ils communiquent. Au bout du compte, en renonçant
à une parcelle de souveraineté, nous pourrons vivre dans un monde
plus sûr.
Je suis fermement convaincu que tous les pays devraient au moins " intercepter
" les personnes faisant l'objet d'une Notice rouge INTERPOL pour une infraction
grave susceptible de mettre en danger la vie et le bien-être de la communauté
au sein de laquelle elles vivent peut-être. Ces individus devraient être
interceptés et interrogés jusqu'à ce que la police soit
convaincue qu'ils ne constituent pas un danger pour la communauté. Cette
attention nous est due à tous.
Ignorer une Notice rouge simplement parce qu'elle émane d'un pays donné
reviendra, au bout du compte, à ébranler la souveraineté
et la sécurité des pays du monde entier. Chaque pays doit bien
plus à ses citoyens et à ses visiteurs que des conclusions d'ordre
général qui sont prises sans agir comme il se doit.
Pour conclure, permettez-moi de souligner qu'étant donné le nom
du prix que j'ai l'honneur de recevoir aujourd'hui, je pense qu'il sied de dire
qu'INTERPOL, en tant qu'organisation de police, uvre à une citoyenneté
mondiale plus responsable et au renforcement de la collaboration internationale
en matière de lutte contre la criminalité ; de ce fait, il est
d'autant plus important pour moi d'accepter ce prix au nom de mes collègues
d'INTERPOL, qui travaillent avec persévérance et honnêteté.
Je vous remercie.